Histoire

 

L'histoire des maçons de la Creuse
 

Des paysans migrants bâtisseurs
Vers le milieu du XVe siècle, s’affirme dans des territoires essentiellement ruraux, entre plaines et moyennes montagnes du centre de la France, une migration originale à plusieurs titres, celle des paysans bâtisseurs. Originale, elle l’est par sa concentration géographique bien définie, sa durée dans le temps, la période de migration, sa masse d’hommes en mouvement et la spécificité de leur activité.

 

Une émigration temporaire dite d’été
Si le département de la Creuse – créé en 1790 à partir de l’ancienne province de La Marche – en est le cœur, cette migration a pénétré, au long des siècles, plus ou moins profondément dans les départements limitrophes : l’Indre au nord, la Haute-Vienne à l’ouest, la Corrèze au sud et le Puy-de-Dôme à l’est. Une population nombreuse, des terres peu fertiles et des propriétés morcelées obligent les hommes de ces territoires à une quête de revenus supplémentaires. Ils deviennent paysans bâtisseurs et, partant du printemps à Noël, pratiquent une émigration temporaire dite d’été.

 

« limosin ou limousin », « limousinerie et limousinage »
Leur spécialisation est attestée à partir du XVe dans les métiers du bâtiment mais leur renommée est avérée dans les palais royaux dès le XVIIe siècle et le « limosin ou limousin », ouvrier spécialisé « venant de la province du même nom » apparaît dans les dictionnaires dès 1690. Aux siècles suivants, le terme « limousin » se dérive en limousinage et limousinerie, qualifiant l’assemblage « des moellons montés à croisement de joints et calages, hourdés au mortier de terre ou de chaux ». Associée à cette technique de construction, la limousinerie devient un substantif éponyme.

 

La Rochelle, Versailles, Le Louvre, Les Tuileries, le château de Vaux-le-Vicomte, le quartier du Marais, les canaux, les fortifications …
Des générations de Marchois : les Villedo, Bergeron, Tarrade et Mandonnet pour les plus célèbres, deviennent entrepreneurs, experts ou maîtres des œuvres de maçonnerie des bâtiments du roi et construisent pour leurs souverains, les nobles et le clergé, des palais, châteaux, hôtels particuliers, fortifications, canaux, cathédrales et églises à Versailles, au Louvre, aux Tuileries, à Vaux-le-Vicomte, etc. à la fin du XVIIIe siècle, c’est le dixième de la population de la Marche et de la Combraille qui part sur les chantiers de France, soit 15 à 20 000 hommes dont 3 000 à Paris.

 

En présence de Colbert, Michel Villedo pose la première de la colonnade du Louvre, façade orientale du Palais, conçue par l’architecte Claude Perrault et construite entre 1667 et 1670.
A la même période, à partir de 1661, ayant acquis la confiance de Le Vau, le beau-frère de Michel Villedo, Antoine Bergeron, associé à André Mazière, deviennent les plus importants entrepreneurs de maçonnerie des travaux du Roi-Soleil. Ils œuvrent sur les chantiers prestigieux du château de Versailles, la reconstruction du Palais des Tuileries, des extensions à Fontainebleau. On peut préciser qu’associé à son neveu, Pierre Bergeron, sous la conduite d’Hardouin-Mansart, Antoine entreprend l’agrandissement du château de Saint-Germain-en-Laye et l’édification du château de plaisance de Marly-le-Roi.


 

« Les maçons de la Creuse »
Du XIX
e siècle à aujourd’hui

 

« Le premier modèle du travailleur immigré »
Ils sont maçons, tailleurs de pierre, terrassiers, charpentiers, couvreurs, tuiliers, peintres ou scieurs de long et leurs conditions de vie et de travail sont rudes, ce qui fait écrire à Maurice Agulhon dans sa préface aux Mémoires de Léonard de l’ouvrier maçon et député Martin Nadaud, que  le maçon migrant creusois du XIXe siècle est « le premier modèle du travailleur immigré en France ». Dans la seconde moitié du siècle, ces conditions d’exclusion les poussent à s’instruire, à participer aux grandes luttes politiques et sociales, à s’engager dans la vie citoyenne et professionnelle et à accéder aux postes de responsabilités. Ils imposent le respect par leurs réussites et acquièrent une dignité.

 

Deux hommes sur trois en âge de travailler partent ….
Le milieu du XIXe siècle connait l’apogée de la migration temporaire. Chaque année, du printemps à Noël, 50 000 Limousins – dont 35 000 Creusois – soit deux hommes sur trois en âge de travailler, quittent leurs villages natals neuf mois sur douze pour rejoindre leurs chantiers. Le siècle avançant, les moyens de communication aidant – principalement la pénétration du chemin de fer au cœur des campagnes – les départs en famille s’accroissent pour concerner la quasi-totalité des migrants au début du XXe siècle. Paris, Lyon et leurs banlieues restent les destinations principales mais des familles s’installent et font souche également jusqu’au plus profond des campagnes de provinces.

 

Des entreprises renommées et des chantiers prestigieux …

L’expansion urbaine et économique du pays sur deux siècles, des grands travaux d’haussmannisation à Paris et à Lyon, en passant par les grands chantiers routiers et ferroviaires liés au développement, ceux de reconstruction au lendemain des guerres, l’industrialisation et l’évolution des matériaux, des  techniques et des savoir-faire, font naître un grand nombre d’entreprises d’origine limousine, souvent fondatrices d’innovation, dans les domaines des travaux publics et du bâtiment. Fougerolle, Chagnaud, Deschiron, Gailledrat, Gagneraud, Ballot, Alasseur, Allary, Graveron, Fonty, Peulaboeuf, Devillette, Despagnat, Lefaure, Dumont, Pradeau, Pitance, l’Avenir, France-Lanord et Bichaton, Blavy, Paufique, etc., sont quelques-uns des noms prestigieux qui se sont affichés aux faîtes des échafaudages, sur les ouvrages d’art de France ou par-delà nos frontières. Certains perpétuent encore la tradition.

 

Les grands chantiers d’urbanisme commencent à Paris sous la Monarchie de Juillet, de 1830 à 1848, mais c’est sous le Second Empire et sous l’impulsion du baron Haussmann, que la capitale prend sa physionomie actuelle.
A Lyon, dans la première moitié du XIXe siècle, les travaux restent limités à la Presqu’île mais c’est le Second-Empire, comme à Paris, qui voit l’haussmannisation de la Presqu’île et l’intégration des faubourgs.
 

« Et signe fièrement un maçon de la Creuse »
Ces centaines de milliers de « vies minuscules », faites de labeur et de souffrances, ont marqué de façon profonde leur région d’origine et ceux qui en sont issus. Leurs héritages sont partout, dans nos mentalités, dans notre patrimoine bâti et paysager où ils ont façonné notre cadre de vie justifiant l’appellation de « pays des bâtisseurs », dans le désir de transmettre leur savoir et leur savoir –faire avec le Lycée des métiers du bâtiment de Felletin ; autant de legs qui justifient le dernier vers de Jean Petit, auteur de l’hymne des bâtisseurs : « Il signe fièrement un maçon de la Creuse ».


 

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